Facteurs contextuels au suicide dans les communautés des Premières nations, Inuit et Métis

Les variations dans les taux de suicide d’une communauté à une autre (voir Facteurs de risque de suicide chez les jeunes autochtones) indiquent qu’être une personne autochtone n’est pas en soi un facteur de risque de suicide. Si plusieurs communautés des Premières Nations, Métis et Inuit ont des taux de suicide beaucoup plus élevés que la population générale, de nombreuses autres populations autochtones dans le monde n’ont pas un taux de suicide élevé, en particulier dans les régions où ces groupes sont majoritaires.

Les facteurs associés au suicide doivent être considérés aux niveaux individuel, familial et communautaire. Ainsi, pour comprendre les résultats de recherches empiriques en matière de facteurs associés au suicide chez les Premières Nations, Inuit et Métis, il est primordial de tenir compte de facteurs contextuels. 

Les facteurs qui influencent les variations des taux de suicide sont variés et complexes et plusieurs ne font pas l’objet de preuves empiriques à l’heure actuelle. Toutefois, les auteurs suggèrent plusieurs types de facteurs à considérer pour comprendre la problématique.

Facteurs historiques: l’impact négatif de la colonisation

Dans une étude sur les Maoris de Nouvelle-Zélande et les Premières Nations et Inuit du Canada, les auteurs rapportent que les groupes autochtones qui ont les plus hauts taux de suicide ont tous en commun une récente histoire de colonisation. 

Au cours de la deuxième moitié du 20e siècle, les communautés autochtones du Canada ont connu de grands bouleversements découlant directement de diverses actions coercitives à visée colonisatrice, mises en place par le gouvernement (entre autres, la création des pensionnats autochtones et la sédentarisation forcée, l’abattage des chiens de traîneau, la Loi sur les Indiens). Le processus de colonisation implique pour les personnes colonisées une perte de pouvoir, d'autonomie et de mémoire, que l'on peut résumer par une perte du sentiment d'appartenance et dont les traumatismes peuvent se transmettre de génération en génération (trauma intergénérationnel).

Il est difficile d'étudier l'impact d’une histoire qui s'étend sur de nombreuses années et qui coïncide avec des traumatismes, des stress et des adversités contemporains. Néanmoins, il est suggéré par de nombreux auteurs que les évènements historiques datant de la colonisation ont eu un impact majeur sur le développement et les aspects biologiques, psychologiques et sociaux les membres des communautés autochtones (traumatisme historique) et qu’ils sont directement associés aux adversités actuelles, incluant les risques associés au suicide, vécus par les membres des communautés.

En ce sens, les études qui se sont penchées sur l'évolution des taux de suicide et des comportements suicidaires dans les régions occupées par des membres des communautés autochtones présentent une augmentation inquiétante des taux de suicide entre les années 1950 à 1970 (période qui correspond aux années de colonisation active). Bien que les données soient limitées, les auteurs estiment une augmentation des taux de suicide de 500% dans les communautés Inuit en Amérique du Nord; la quasi-totalité de cette augmentation est attribuable aux suicides des jeunes de 15 à 25 ans.

Facteurs culturels: la culture comme facteur de protection

La culture est fréquemment nommée comme un facteur de protection du suicide dans les communautés autochtones. Plus précisément, la continuité culturelle, c’est-à-dire la continuité entre le passé, le présent et l’avenir en ce qui a trait aux croyances et pratiques culturelles, et au sens large, à l’identité culturelle, est considérée comme un facteur qui diminue le risque de suicide d’une communauté. En ce sens, il est pertinent de considérer l’impact de la culture, et notamment de la désintégration culturelle en raison principalement de la colonisation. Plus précisément, la désintégration et destruction culturelle de la communauté aurait fait en sorte que les jeunes n’ont pas accès aux structures formatrices de l’identité, qui normalement fournissent aux jeunes des modèles positifs et des comportements d'adaptation en période de conflit. 

À l’inverse, la continuité culturelle aux niveaux individuel et communautaire peut agir comme une protection contre le suicide. Dans une revue de la littérature publiée en 2010, on avance que l'engagement envers les croyances spirituelles issues d’une culture (spiritualité culturelle) diminue le risque de tentative de suicide, et ce, même en tenant compte de l'âge, du sexe, du niveau d'éducation, de l'abus d'alcool ou de drogues et de difficultés psychologiques. Une deuxième revue de la littérature de 2019 rapporte des résultats similaires. 

Le flou entourant la définition de la culture et ses indicateurs (pour mesurer le degré de continuité ou de désintégration par exemple) enjoint à la prudence dans l’utilisation des résultats rapportés ici. Malgré tout, nombreux sont les membres des communautés et alliés qui appellent à prendre en considération la désintégration et destruction culturelle dans la compréhension des taux de suicide actuels, et soulignent l’importance de la revitalisation culturelle dans les initiatives de prévention de suicide dans les communautés des Premières Nations, Inuit et Métis.

Facteurs socioéconomiques: des inégalités sociales et économiques qui touchent de manière disproportionnée certaines communautés

Une perspective globale sur la question du suicide dans les communautés autochtones implique la prise en considération de l’histoire de colonisation et du contexte actuel. À l'échelle mondiale, les populations autochtones font face à certaines des plus grandes inégalités sociales et économiques. Pour de nombreuses communautés, la pauvreté, le chômage, les mauvaises conditions de logement, la forte consommation d'alcool, la dépendance économique, l'incarcération des parents et des membres de la famille et la violence interpersonnelle sont devenus des expériences sociales courantes. 

La répartition de ces disparités est influencée par des facteurs locaux, tels que les infrastructures communautaires, la pauvreté et l'accès aux soins. Au Canada, une récente étude menée pour l’Assemblée des Premières Nations (APN) et du Centre canadien de politiques alternatives au Canada, a rapporté qu’en 2021, 47 % des enfants autochtones vivaient en situation de pauvreté et qu’en 2017, on évaluait à 53% le taux de surpeuplement dans les logements des différentes communautés Premières Nations du Québec et du Labrador. 

Selon une revue de la littérature, il existe une forte corrélation entre les taux de suicide et le pourcentage de la population vivant sous le seuil de la pauvreté chez les membres des communautés. De telles inégalités existent également en ce qui a trait à l’accès aux services de santé physique et mentale, emplois, éducation et autres ressources. 

Conclusion: le défi de décoloniser la recherche 

Nombreuses sont les recherches et les programmes qui présentent les facteurs de risque dans une perspective individuelle. Cependant, le suicide est un phénomène multi-déterminé. Un regard plus large incluant les facteurs de risques familiaux, communautaires, historiques et contextuels permet de passer d’une approche pathologisante à une approche engagée pour la justice et l’équité. Pour beaucoup de membres des communautés et alliés, les conditions actuelles dans les communautés et qui impactent les taux de suicide doivent être comprises comme des conséquences de la colonisation passée et toujours présente. En effet, les conditions de vie dans les inégalités sociales et économiques auxquels font face les communautés de manière disproportionnée illustrent pour certains des dynamiques de pouvoir inégalent persistantes. Par exemple, bien que le Canada soit classé au premier rang du classement de la qualité de vie établi par le US news & world report (2020), 56 des communautés autochtones du pays n’ont pas accès à de l’eau potable. Ainsi, de plus en plus de personnes choisissent de délaisser le terme "post-colonisation" pour décrire notre époque au détriment du terme "ongoing colonisation" (colonisation qui perdure).

En somme, de plus en plus de voix s’élèvent pour une “décolonisation” de la recherche, c’est-à-dire non pas le rejet du savoir “occidental” mais la reconnaissance du contexte historique et actuel et de l’importance première des savoirs autochtones pour comprendre les expériences, le sens qui leur est donné et les besoins des individus, familles et communautés autochtones.