Prévention du suicide dans les communautés autochtones: interventions, efficacité et défis à surmonter

De plus en plus d’États et de communautés autochtones à travers le monde mettent en place des actions de prévention du suicide spécifiques pour ces populations. Malheureusement, très peu d’interventions ont été évaluées; il n’y a donc pas de preuves de leur efficacité pour réduire le suicide et les comportements suicidaires. Par exemple, une étude de portée récente montre que la plupart des interventions de prévention du suicide dans les régions arctiques ne passent pas par un processus rigoureux d’évaluation de leur efficacité.

Plus d’études à grande échelle seraient nécessaires, mais le défi à surmonter est grand. Les auteurs d’une recension systématique suggèrent que la rareté des données empiriques serait due principalement au manque de financement dédié, au faible nombre de suicides dans des communautés autochtones souvent de petite taille, en dépit des taux élevés, et à la difficulté de créer des collaborations entre chercheurs et communautés.

À l’heure actuelle, les études disponibles sur la prévention du suicide en milieu autochtone sont pour la plupart de nature descriptive. Elles décrivent la problématique du suicide dans certaines communautés et des interventions qui sont proposées. Néanmoins, quelques études présentent des résultats encourageants.

Mesures efficaces: quelques résultats prometteurs

Dans une recension systématique, on rapporte que la réduction de l’accès aux moyens de se suicider, les programmes de sensibilisation en milieu scolaire et les traitements de la dépression sont des mesures importantes en matière de prévention du suicide en milieu autochtone, tout comme pour la population générale. Les données n’étaient pas suffisantes pour soutenir l’efficacité des autres mesures évaluées (sensibilisation des médecins et du public, stratégies médiatiques, dépistage, lignes téléphoniques de crise).

Sentinelles en prévention du suicide: programmes culturellement adaptés

Dans une recension systématique sur les programmes de sentinelles culturellement adaptés, on rapporte des résultats prometteurs de ce type d’action préventive.

  • Les quelques études recensées tendent à montrer que ces programmes ont un effet positif sur les connaissances et mythes sur le suicide et sur le sentiment de compétence des personnes formées en leur capacité à intervenir pour aider une personne en détresse.
  • Une seule étude, sans groupe contrôle, rapporte une baisse des idéations suicidaires et du désespoir chez les participants suite à la formation de sentinelles.

L’absence de données sur l’efficacité des programmes de sentinelles pour réduire le suicide est cohérent avec ce qu’on trouve pour la population en général et chez les jeunes (voir aussi Sentinelles en prévention du suicide des jeunes) .

Prévention de la répétition des tentatives de suicide

Une revue de littérature présente des résultats encourageants pour une intervention faite auprès de Maoris se présentant à l’hôpital pour des blessures auto-infligées intentionnelles. Cette intervention multi-niveaux était axée sur le sentiment d’appartenance à la communauté. Dans un essai contrôlé randomisé, ceux qui avaient reçu l’intervention vivaient moins de désespoir lors du suivi trois mois après. De plus, l’intervention était associée à une baisse significative des nouvelles visites à l’hôpital dans l’année qui suivait, toutes raisons confondues.

Intervention auprès d’endeuillés par suicide

Dans une autre revue de littérature, une seule étude évalue l’efficacité d’une intervention avec des variables spécifiquement associés au suicide. Cette étude montre que les endeuillés par suicide qui ont reçu l’intervention You Me-Which Way vivaient moins de détresse et étaient jugés avec un plus faible risque suicidaire lors du suivi deux ans après que les endeuillés n’ayant pas bénéficié de l’intervention.

Actions politiques: stratégies communautaires de prévention chez les peuples autochtones des régions circumpolaires

Suite aux récents processus collaboratifs menés par les différents organismes autochtones des régions circumpolaires, ces derniers soulignent le besoin d’agir à plusieurs niveaux, et notamment au niveau des politiques publiques.

Une étude écologique récente sur l’impact des stratégies de prévention dans quatre pays (Norvège, Suède, Finlande et Australie) tend à montrer que ces stratégies sont efficaces pour réduire les taux de suicide, particulièrement chez les hommes de 25 à 64 ans et les femmes de 45 ans et plus.

Dans ce contexte, plusieurs groupes et communautés autochtones des régions nordiques se sont dotés de stratégies de prévention du suicide. Ces stratégies sont décrites brièvement ici. Elles constituent des mesures prometteuses, mais plus d’études sont nécessaires pour démontrer leur efficacité.

  • Canada: en 2017, l’organisation inuite nationale du Canada Inuit Tapiriit Kanatami a créé la Stratégie nationale inuite de prévention du suicide. Cette stratégie vise l’ensemble du Nunangat, un territoire qui inclut le Nunavut, et certaines régions nordiques du Québec, du Labrador et des Territoires-du-Nord-Ouest. La stratégie recommande d’agir au niveau des déterminants sociaux de la santé, comme le logement, la sécurité alimentaire et la pauvreté.
  • Norvège, Suède et Finlande: En 2017 également, le Conseil Saami a créé une stratégie de prévention du suicide spécifique pour le peuple Sami. Cette stratégie s’ajoute aux stratégies nationales présentes dans ces pays scandinaves. À sa base, elle préconise la réduction de l’exposition à la violence et la discrimination, la promotion de la guérison du traumatisme historique, le renforcement de l’autodétermination et de l’identité culturelle sami, et l’offre de services de santé mentale pertinente et culturellement adaptés.
  • Alaska: L’État de l’Alaska aux États-Unis a développé une stratégie de prévention à la grandeur de l’État dès 2001, avec des plans d’action pour 2012-2017 et 2018-2022. Ce dernier plan propose des mesures et solutions à plusieurs niveaux, reconnaissant les relations intrinsèques entre les facteurs de risque individuels (comme l’abus de substances et les expériences négatives dans l’enfance) et les facteurs communautaires spécifiques à l’Alaska. Ces facteurs mis ensemble créent des barrières et défis dans l’accès aux ressources tant en matière de traitement que de prévention. Le plan propose aussi des solutions pour remédier à l’absence de données de recherche et d’évaluation.
  • Groënland: En 2013, le Groënland a développé une stratégie nationale de prévention du suicide axée sur la réduction des taux de suicide chez les Inuits, qui représentent près de 90% de la population. La stratégie a pour objectif d’améliorer les services de santé, sociaux et éducatifs, d’assurer une meilleure coordination et de renforcer les capacités communautaires de prévention.

Comment interpréter ces résultats?

Étant donné la quasi-absence de données empiriques, il est impossible de confirmer l’efficacité des mesures de prévention du suicide dans les communautés autochtones. Une recension systématique suggère que cette rareté des données est due principalement au manque de financement dédié, au faible nombre de suicides en dépit des taux élevés dans plusieurs communautés autochtones, en raison de leur petite taille, et à la difficulté de créer des collaborations entre chercheurs et communautés.

Les revues de littérature recensées ici soulignent l’importance d’augmenter l’engagement des Autochtones dans le développement des stratégies et actions de prévention du suicide, de manière à produire des interventions pertinentes, culturellement adaptées et qui sont axées sur les priorités réelles des milieux. Les recherches récentes sur la résilience et le bien-être dans les communautés autochtones, notamment dans les régions arctiques, sont identifiées comme prometteuses en ce sens.

D’où proviennent ces données?

Les informations présentées dans cette page sont tirées de trois revues de littérature.

L’article publié par Pollock et al. (2020) est une revue sélective de la littérature sur le suicide et sa prévention dans les régions nordiques et la pertinence des stratégies globales et des politiques.

La revue de littérature publiée par Hatcher, Crawford et Coupe (2017) porte sur les interventions visant à prévenir le suicide chez les populations autochtones du Canada, des États-Unis, de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande.

La recension systématique de Nasir et al. (2016) porte sur les programmes de sentinelles culturellement adaptés aux communautés autochtones. Elle inclut six articles (cinq études) provenant de l’Australie, des États-Unis et du Canada.

Pour citer

CRISE (2020, 11 septembre). Prévenir le suicide en milieu autochtone. Prévention du suicide: synthèses de connaissances. https://comprendrelesuicide.uqam.ca/fr/connaissance/prevenir-le-suicide…

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