Comportements suicidaires chez les jeunes autochtones: quels sont les facteurs de risque et de protection?

Considérant la prévalence élevée des comportements suicidaires et des taux de décès par suicide chez les Autochtones de moins de 25 ans, il est important de connaitre les facteurs de risque et de protection afin de mettre en place des actions de prévention adéquates et ciblées.

Pour mieux comprendre le suicide et les comportements suicidaires au Nunavik (tous âges confondus), visionnez la vidéo (en anglais) Study of Suicide Death in Nunavik between 2014 and 2019.

Facteurs de risque de suicide

Les recensions rapportent que plusieurs facteurs augmentent le risque de comportements suicidaires chez les jeunes des Premières Nations, Inuit et Métis.

Expérience d’incarcération

Être ou avoir été incarcéré pourrait augmenter le risque d’avoir des idéations suicidaires.

  • Les jeunes autochtones incarcérés rapportent plus d’idéations suicidaires que les jeunes autochtones vivant dans leur communauté (34% des jeunes autochtones incarcérés contre 23,3-25% pour ceux qui ne sont pas incarcérés).

Par contre, les études ne rapportent aucune différence significative dans la prévalence des idéations suicidaires entre les jeunes autochtones incarcérés et les autres jeunes incarcérés. Ce facteur de risque ne serait donc pas spécifique aux jeunes autochtones.

Genre féminin ou masculin

La plupart des études recensées avancent que chez les jeunes autochtones de moins de 24 ans:

  • Les hommes auraient plus de risque de faire une tentative de suicide et de décéder par suicide;
  • Les femmes auraient un risque légèrement supérieur d’avoir des idéations suicidaires.

Cependant, ce facteur doit être considéré avec prudence puisque les études obtiennent des résultats divergents et parfois contradictoires.

Emplacement géographique

La localisation géographique a été identifiée comme un facteur de risque important du suicide. Les taux de suicide seraient nettement plus élevés chez les jeunes autochtones vivant dans des régions éloignées et l’écart avec les non-Autochtones y serait plus prononcé que dans les régions métropolitaines.

Une revue de la littérature portant sur l’Australie rapporte que:

  • En régions éloignées, les taux de suicide étaient de 9,5/100,000 pour les jeunes autochtones contre 1,4/100,000 pour les jeunes non autochtones.
  • En régions métropolitaines, ces taux étaient de 0/100,000 pour les jeunes autochtones contre 0,56/100,000 pour les non-Autochtones.

Résider hors du domicile familial

Il semble qu’une majorité de jeunes autochtones décédés par suicide résidait à l’extérieur du domicile familial, une proportion significativement plus grande que chez la population générale (p=0,03).

Subir de la discrimination raciale

Une étude rapporte que les expériences de discrimination raciale sont fortement associées à une hausse du risque suicidaire chez les jeunes autochtones (OR: 2,32 ; p=0,001).

  • Dans cette étude, 47% des jeunes autochtones qui ont déclaré vivre du racisme ont également rapporté des idéations et/ou des comportements suicidaires.

 

Manque de connexion culturelle

Le manque de connexion culturelle, parfois nommé sentiment d’inconfort dans l’environnement culturel, serait associé à une augmentation du risque d’idées suicidaires (p=0,06).

Une étude rapporte que qu’un lien culturel plus fort semble diminuer la probabilité d’avoir des idéations et comportements suicidaires. Ainsi, pour chaque point supplémentaire sur une échelle d’intensité du lien culturel:

  • Le risque de rapporter des idées suicidaires diminuait de moitié;
  • Le risque d’avoir fait une tentative de suicide diminuait de 20%.

 

Vivre de la détresse

  • Selon une revue de littérature, les jeunes autochtones qui vivent de la détresse émotionnelle auraient un risque plus élevé d’avoir des idéations suicidaire (OR: 7,6) et de faire une tentative de suicide (OR: 2,5).
  • Cette même revue de littérature rapporte par ailleurs que la détresse sociale (voir Comment interpréter ces résultats plus bas) augmente le risque d’idéations suicidaire (OR: 2,0) et de tentative de suicide (OR: 2,5-3,2).

Comportements à risque

Les études recensées s’entendent pour affirmer que les comportements à risque (qui incluent le fait de consommer de l’alcool ou des drogues et de ne pas participer à des activités sportives) sont un facteur de risque de suicide chez les jeunes autochtones.

  • Avoir des comportements à risque serait associé à un risque plus élevé de tentative de suicide (OR: 1,8).

De plus, dans une recension:

  • Une étude américaine rapporte que 37% des Autochtones décédés par suicide étaient intoxiqués au moment du décès;
  • Une autre étude rapporte la présence d’alcool dans 69% des décès par suicide des Autochtones résidant sur le territoire du Nouveau-Mexique.

Pour ce qui est des idées suicidaires, le lien n’est pas clair: alors qu’une recension ne rapporte aucune association significative, une autre trouve que les jeunes autochtones qui consomment des substances ont plus d’idéations suicidaires que ceux qui n’en consomment pas.

Perte d’un proche

La perte d’un être cher et le deuil qui s’ensuit ont été associés à la hausse du risque suicidaire chez les jeunes autochtones, tout comme chez les jeunes en général (voir Impacts d’un suicide et deuil de l’adolescent).

  • Le décès de la mère biologique et le décès d’un ami par suicide ont été associés à la hausse des idéations suicidaires (OR: 2,6) et de la probabilité de faire une tentative de suicide (OR: 7,0), chez les jeunes autochtones.
    • L’association entre le décès de la mère et la hausse du risque suicidaire semble davantage marquée chez les plus jeunes;
    • Le décès d’un ami par suicide serait fortement associé à la hausse du risque de suicide tous âges confondus.

Troubles de santé mentale

Les troubles de santé mentale semblent associés à un risque plus élevé d’avoir des idéations suicidaires et de faire une tentative de suicide, tout comme c’est le cas dans la population en général (voir Troubles de santé mentale et facteurs de risque de suicide chez les jeunes).

  • La dépression, les troubles de personnalité ainsi que les troubles de la conduite semblent les plus fortement associés à cette hausse du risque d’idéations et de tentatives de suicide.

Antécédents familiaux d’idéations et comportements suicidaires

Selon une recension, la présence d’idéations suicidaires chez un membre de la famille et les antécédents familiaux de tentative de suicide seraient associés à une hausse du risque d’avoir des idéations suicidaires et de faire une tentative de suicide.

Expériences d’abus

Avoir subi des abus sexuels et/ou des abus physiques serait associé à une augmentation du risque de faire tentative de suicide chez les jeunes autochtones. Aucune recension n’a rapporté de données quant à l’impact des abus sexuels et physiques sur la prévalence et l’intensité des idéations suicidaires chez les jeunes autochtones.
Ce facteur rejoint ce qu’on trouve pour la population générale des jeunes (voir Événements difficiles et facteurs de risque de suicide)

Âge

Certaines études ont rapporté des taux de suicide positivement corrélés à l’âge des jeunes autochtones.

  • Une étude Australienne fait état de taux de comportements suicidaires significativement plus élevés chez les jeunes autochtones âgés de 15 à 24 ans comparés à ceux âgés de 15 ans et moins.

 

Facteurs de protection

Tout comme pour les autres groupes de la population, il existe très peu de données sur les facteurs qui diminuent le risque suicidaire. Une seule des recensions trouvées s’intéresse à ces facteurs de protection contre le suicide. Cette recension rapporte que les éléments suivants constituent des facteurs de protection chez les jeunes autochtones, sans donner de précision quant à l’effet sur le risque suicidaire:

  • Soutien social: ce serait le plus important facteur de protection contre le suicide des jeunes autochtones
  • Haute estime de soi
  • Facteurs culturels: Les facteurs culturels semblent agir comme facteurs de protection du suicide, en particulier pour réduire le risque d’idéations suicidaires.
  • Contrôle de soi

Comment interpréter ces résultats?

Les recensions des écrits sur les facteurs de risque et de protection du suicide chez les membres des communautés autochtones (Premières nations, Inuit et Métis) rapportent plusieurs résultats similaires à ceux qu’on retrouve dans la population générale. Or, les membres des populations autochtones sont surreprésentés au sein des populations faisant face à ces facteurs de risque. Par exemple, en ce qui concerne le facteur de l’incarcération, les chiffres chez les adultes montrent que les Autochtones sont surreprésentés dans la population carcérale au Canada. En effet, bien qu’ils ne représentent qu’environ 3% de la population adulte au Canada, les adultes autochtones représentent 26% des admissions dans les services correctionnels provinciaux et territoriaux au pays. De plus, compte tenu des taux élevés de suicide dans les communautés autochtones, les Autochtones sont aussi davantage touchés par le facteur de risque qui constitue la perte d’un proche par suicide. Par exemple, en 2016, la communauté de Kuujjuaq (Nunavik) composée de 2154 habitants a perdu 5 jeunes par suicide sur une période de 8 mois et, durant cette même période, on dénombre 85 autres tentatives de suicide chez les jeunes de cette communauté. Ce facteur fait aussi écho à la contagion suicidaire et vagues de suicide, mais le phénomène de contagion dans les communautés autochtones est peu abordé et il n’y a pas de résultats concluants.

Par ailleurs, une limite méthodologique importante concerne le manque de précision de plusieurs facteurs, notamment des facteurs qui semblent plus spécifiques aux Autochtones. Ainsi, plusieurs études s’intéressent à l’impact des « troubles psychologiques » sur le risque de suicide, sans préciser de quels troubles il s’agit. Dans le même sens, plusieurs études s’intéressent à l’impact des facteurs culturels, mais ces facteurs varient d’une étude à l’autre. Le concept de manque de connexion culturelle, par exemple, mériterait d’être précisé. Si de nombreux auteurs tant autochtones que non autochtones s’entendent pour dire que l’inconfort culturel ou manque de connexion culturel augmente le risque suicidaire, une définition plus explicite du concept et davantage de recherches seraient nécessaires pour préciser l’ampleur de l’impact et permettre des comparaisons. Enfin, les facteurs étudiés constituent souvent un regroupement de plusieurs variables, sans que ce regroupement soit toujours justifié de manière explicite. Par exemple, le concept de détresse sociale inclut des variables très diverses comme ne pas avoir d’amis à qui parler, avoir peu d’amis, avoir des parents qui ont des problèmes de consommation de substances, avoir vécu des expériences d’abus physique, avoir été incarcéré, avoir des parents qui ne demeurent pas ensemble, etc. De même, dans les études recensées ici, le concept de comportements à risque inclut non seulement la consommation de substances, mais aussi l’absence de participation dans des sports. Pourtant, les liens entre toutes ces variables ne sont pas tout à fait clairs et mériteraient d’être justifiés.

Tout comme c’est le cas pour les autres groupes de la population, il existe très peu de données sur les facteurs de protection contre le suicide. Ici, une seule recension rapportait des données (brèves et peu détaillées) quant aux facteurs de protection chez les jeunes autochtones. Cette absence notable de considération des facteurs de protection dans la littérature scientifique sur le suicide dans les communautés autochtones est dénoncée par plusieurs leaders autochtones comme témoignant d’une lentille pathologisante à travers laquelle les problématiques dans les communautés sont généralement observées (First Nations Centre, 2007). Selon le Centre de recherche en santé des autochtones, ce regard axé sur les risques et les déficits contribuerait à la marginalisation des membres de ces populations. En ce sens, plus de recherches sur les facteurs de protection et de résilience seraient nécessaires.

En terminant, la majorité des auteurs et des leaders autochtones s’entendent pour affirmer que la situation actuelle dans les communautés autochtones en ce qui a trait aux taux de suicide englobe autant des facteurs individuels que les facteurs communautaires, sociaux, culturels et contextuels. Cependant, l’impact de certains facteurs sur le risque suicidaire tel que le trauma intergénérationnel, la perte de la culture et les inégalités systémiques est difficilement mesurable. Ainsi, il est nécessaire de ne pas restreindre la compréhension du suicide à la simple association statistique entre facteurs de risque et probabilité de décéder par suicide. Au contraire, il s’agit d’élargir la compréhension en y intégrant le contexte dans lequel ces facteurs de risque se manifestent, sans négliger de reconnaitre la présence des nombreux facteurs de protection présents dans les communautés, mais encore absents de la littérature scientifique.

D’où proviennent ces données?

Les informations présentées dans cette page sont tirées de trois recensions systématiques.

La recension systématique réalisée par Dickson et al. (2019) porte sur 22 articles concernant les facteurs de risque et la prévalence de suicide, de tentative de suicide et d’idéations suicidaires chez les jeunes aborigènes d’Australie et des iles du Détroit de Torrès.

La recension systématique publiée par Harder et al. (2012) a comme objectif d’évaluer la rigueur méthodologique des études sur le suicide des jeunes autochtones et de déterminer l’importance des facteurs de risque et de protection.

La recension systématique de Lehti et al. (2009) porte spécifiquement sur les jeunes autochtones des régions arctiques. L’objectif est de faire un état des connaissances sur le sujet et d’explorer les différences régionales et ethniques en termes de santé mentale.

Pour citer

CRISE (2020, 23 novembre). "Facteurs associés au suicide chez les jeunes autochtones". Prévention du suicide: synthèses de connaissances. https://comprendrelesuicide.uqam.ca/fr/connaissance/facteurs-associes-a…

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